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Jeudi 16 octobre 2008

La machine à abrutir

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Jusqu’à présent, la qualité des médias audiovisuels, public et privé confondus, n’était pas vraiment un sujet. Puis le président de la République découvre que la télévision est mauvaise. Il exige de la culture. En attendant que la culture advienne, l’animateur Patrick Sabatier fait son retour sur le service public. En revanche, des émissioans littéraires disparaissent. C’est la culture qui va être contente.

Avec l’alibi de quelques programmes culturels ou de quelques fictions « créatrices », les défenseurs du service public le trouvaient bon. Ils ne sont pas difficiles. Comme si, à l’instar d’une vulgaire télévision commerciale, on n’y avait pas le regard rivé à l’Audimat. Comme si la démagogie y était moins abondante qu’ailleurs.

Les médias ont su donner des dimensions monstrueuses à l’universel désir de stupidité qui sommeille même au fond de l’intellectuel le plus élitiste. Ce phénomène est capable de détruire une société, de rendre dérisoire tout effort politique. A quoi bon s’échiner à réformer l’école et l’Université ? Le travail éducatif est saccagé par la bêtise médiatique, la bouffonnerie érigée en moyen d’expression, le déferlement des valeurs de l’argent, de l’apparence et de l’individualisme étroit diffusées par la publicité, ultime raison d’être des grands groupes médiatiques. Bouygues envoie Jules Ferry aux oubliettes de l’histoire.

Lorsqu’on les attaque sur l’ineptie de leurs programmes, les marchands de vulgarité répliquent en général deux choses : primo, on ne donne au public que ce qu’il demande ; secundo, ceux qui les cri-tiquent sont des élitistes incapables d’admettre le simple besoin de divertissement. Il n’est pas nécessairement élitiste de réclamer juste un peu moins d’ineptie. Il y a de vrais spectacles populaires de bonne qualité. Le public demande ce qu’on le conditionne à demander. On a presque abandonné l’idée d’un accès progressif à la culture par le spectacle populaire. Victor Hugo, Charlie Chaplin, Molière, René Clair, Jacques Prévert, Jean Vilar, Gérard Philipe étaient de grands artistes, et ils étaient populaires. Ils parvenaient à faire réfléchir et à divertir. L’industrie médiatique ne se fatigue pas : elle va au plus bas.

Chacun a le droit de se détendre devant un spectacle facile. Mais, au point où en sont arrivées les émissions dites de « divertissement », il ne s’agit plus d’une simple distraction. Ces images, ces mots plient l’esprit à certaines formes de représentation, les légitiment, habituent à croire qu’il est normal de parler, penser, agir de cette manière. Laideur, agressivité, voyeurisme, narcissisme, vulgarité, inculture, stupidité invitent le spectateur à se complaire dans une image infantilisée et dégradée de lui-même, sans ambition de sortir de soi, de sa personne, de son milieu, de son groupe, de ses « choix ». Les producteurs de télé-réalité — « Loft story », « Koh-Lanta », « L’île de la tentation » —, les dirigeants des chaînes privées ne sont pas toujours ou pas seulement des imbéciles. Ce sont aussi des malfaiteurs. On admet qu’une nourriture ou qu’un air viciés puissent être néfastes au corps. Il y a des représentations qui polluent l’esprit.

Si les médias des régimes totalitaires parviennent, dans une certaine mesure, à enchaîner les pensées, ceux du capitalisme triomphant les battent à plate couture. Et tout cela, bien entendu, grâce à la liberté. C’est pour offrir des cerveaux humains à Coca-Cola que nous aurions conquis la liberté d’expression, que la gauche a « libéré » les médias. Nous, qui nous trouvons si intelligents, fruits de millénaires de « progrès », jugeons la plèbe romaine bien barbare de s’être complu aux jeux du cirque. Mais le contenu de nos distractions télévisées sera sans doute un objet de dégoût et de dérision pour les générations futures.

On a le choix ? Bien peu, et pour combien de temps ? La concentration capitaliste réunit entre les mêmes mains les maisons d’édition, les journaux, les télévisions, les réseaux téléphoniques et la vente d’armement. L’actuel président de la République est lié à plusieurs grands patrons de groupes audiovisuels privés, la ministre de la culture envisage de remettre en cause les lois qui limitent la concentration médiatique, la machine à abrutir reçoit la bénédiction de l’Etat (1). Les aimables déclarations récentes sur l’intérêt des études classiques pèsent bien peu à côté de cela.

Quelle liberté ? La bêtise médiatique s’universalise. L’esprit tabloïd contamine jusqu’aux quotidiens les plus sérieux. Les médias publics courent après la démagogie des médias privés. Le vide des informations complète la stupidité des divertissements. Car il paraît qu’en plus d’être divertis nous sommes informés. Informés sur quoi ? Comment vit-on en Ethiopie ? Sous quel régime ? Où en sont les Indiens du Chiapas ? Quels sont les problèmes d’un petit éleveur de montagne ? Qui nous informe et qui maîtrise l’information ? On s’en fout. Nous sommes informés sur ce qu’il y a eu à la télévision hier, sur les amours du président, la garde-robe ou le dernier disque de la présidente, les accidents de voiture de Britney Spears. La plupart des citoyens ne connaissent ni la loi, ni le fonctionnement de la justice, des institutions, de leurs universités, ni la Constitution de leur Etat, ni la géographie du monde qui les entoure, ni le passé de leur pays, en dehors de quelques images d’Epinal.

Un des plus grands chefs d’orchestre du monde dirige le Don Giovannide Mozart. Le journaliste consacre l’interview à lui demander s’il n’a pas oublié son parapluie, en cas d’averse. Chanteurs, acteurs, sportifs bredouillent à longueur d’antenne, dans un vocabulaire approximatif, des idées reçues. Des guerres rayent de la carte des populations entières dans des pays peu connus. Mais les Français apprennent, grâce à la télévision, qu’un scout a eu une crise d’asthme.

Le plus important, ce sont les gens qui tapent dans des balles ou qui tournent sur des circuits. Après la Coupe de France de football, Roland-Garros, et puis le Tour de France, et puis le Championnat d’Europe de football, et puis... Il y a toujours une coupe de quelque chose. « On la veut tous », titrent les journaux, n’imaginant pas qu’on puisse penser autrement. L’annonce de la non-sélection de Truc ou de Machin, enjeu national, passe en boucle sur France Info. Ça, c’est de l’information. La France retient son souffle. On diffuse à longueur d’année des interviews de joueurs. On leur demande s’ils pensent gagner. Ils répondent invariablement qu’ils vont faire tout leur possible ; ils ajoutent : « C’est à nous maintenant de concrétiser. » Ça, c’est de l’information.

On va interroger les enfants des écoles pour savoir s’ils trouvent que Bidule a bien tapé dans la balle, si c’est « cool ». Afin d’animer le débat politique, les journalistes se demandent si Untel envisage d’être candidat, pense à l’envisager, ne renonce pas à y songer, a peut-être laissé entendre qu’il y pensait. On interpelle les citoyens dans les embouteillages pour deviner s’ils trouvent ça long. Pendant les canicules pour savoir s’ils trouvent ça chaud. Pendant les vacances pour savoir s’ils sont contents d’être en vacances. Ça, c’est de l’information. A la veille du bac, on questionne une pharmacienne pour savoir quelle poudre de perlimpinpin vendre aux étudiants afin qu’ils pensent plus fort. Des journalistes du service public passent une demi-heure à interroger un « blogueur », qui serait le premier à avoir annoncé que Duchose avait dit qu’il pensait sérieusement à se présenter à la présidence de quelque machin. Il s’agit de savoir comment il l’a appris avant les autres. Ça, c’est de l’information. Dès qu’il y a une manifestation, une grève, un mouvement social, quels que soient ses motifs, les problèmes réels, pêcheurs, enseignants, routiers, c’est une« grogne ». Pas une protestation, une colère, un mécontentement, non, une grogne. La France grogne. Ça, c’est de l’information.

On demande au premier venu ce qu’il pense de n’importe quoi, et cette pensée est considérée comme digne du plus grand intérêt. Après quoi, on informe les citoyens de ce qu’ils ont pensé. Ainsi, les Français se regardent. Les journalistes, convaincus d’avoir affaire à des imbéciles, leur donnent du vide. Le public avale ? Les journalistes y voient la preuve que c’est ce qu’il demande.

Cela, c’est 95 % de l’information, même sur les chaînes publiques. Les 5 % restants permettent aux employés d’une industrie médiatique qui vend des voitures et des téléphones de croire qu’ils exercent encore le métier de journalistes. Ce qui est martelé à la télévision, à la radio envahit les serveurs Internet, les journaux, les objets, les vêtements, tout ce qui nous entoure. Le cinéma devient une annexe de la pub. La littérature capitule à son tour.Le triomphe de l’autofiction n’est qu’un phénomène auxiliaire de la « peopolisation » généralisée, c’est-à-dire de l’anéantissement de la réflexion critique par l’absolutisme du : « C’est moi, c’est mon choix, donc c’est intéressant, c’est respectable. »

La bêtise médiatique n’est pas un épiphénomène. Elle conduit une guerre d’anéantissement contre la culture. Il y a beaucoup de combats à mener. Mais, si l’industrie médiatique gagne sa guerre contre l’esprit, tous seront perdus.

Merci à Thibaut

Par olivier
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Samedi 4 octobre 2008
par Jean-Claude Paye, Tülay Umay

(Sources: http://www.voltairenet.org/article158193.html )

Mutation de l’ordre symbolique des sociétés occidentales



Le débat Palin-Biden n’a fait apparaître aucun argument nouveau de la part des deux candidats à la vice-présidence des États-Unis. Il a par contre révélé la flamboyante personnalité du gouverneur Sarah Palin et son incroyable aplomb pour formuler des certitudes toutes faites et éviter le dialogue de fond. Pour les sociologues Jean-Claude Paye et Tülay Umay, cette nouvelle figure politique (qui fait suite en France à celle de Ségolène Royal, mère juste et sévère), incarne la mutation de l’ordre symbolique des sociétés occidentales : le pouvoir refuse toute extériorité, il devient englobant, castrateur, fusionnel.

La question n’est pas de déterminer si John McCain, grâce à l’apport que représente Sarah Palin, va gagner l’élection présidentielle US. Ce résultat dépend également d’autres variables et est secondaire par rapport à ce que cette candidature révèle. Celle-ci est le symptôme d’une profonde mutation de l’ordre symbolique de la société, à savoir l’apparition au grand jour de la figure maternelle, à qui est offerte le pouvoir d’État. Cette image, entièrement érigée par les médias, se substitue à la figure paternelle. Ce mode de communication englobant, supprime toute distinction entre intérieur et extérieur, entre privé et public. Il installe une relation fusionnelle entre individu et pouvoir. Cette transformation n’est pas seulement formelle. Elle atteste d’un changement radical dans l’organisation sociale, le passage d’une structure névrotique à une structure psychotique, à savoir le déni du lien social et la neutralisation de la conscience.

Pour la première fois dans l’histoire des élections états-uniennes, alors qu’il s’agit généralement d’une fonction effacée, l’intérêt pour le poste de vice-président dépasse celui porté envers le candidat effectif. Qui connaît la personnalité du vice-président de George W. Bush ? Ici, au contraire, depuis plusieurs semaines le candidat républicain reste à l’ombre de sa colistière. Il n’est plus que celui qui a porté son choix sur Sarah Palin.

Maintenant, la presse états-unienne insiste sur l’âge de ce dernier, sur sa maladie, sur le fait qu’il ne pourrait ne pas aller jusqu’au bout de son mandat et, ainsi, laisser la place à sa colistière. Il apparaît de plus en plus que voter McCain c’est remplir les conditions qui permettront à Sarah Palin d’exercer le mandat présidentiel.

La situation dans laquelle se trouve Sarah Palin est exactement l’inverse de celle dans la laquelle était cantonnée Hillary Clinton. Au contraire de cette dernière, elle ne s’est pas battue pour obtenir cette fonction, la place lui a été offerte.

Hillary Clinton avait insisté sur sa compétence et sa longue expérience. Sarah Palin ne peut faire valoir qu’une fonction de maire d’une petite ville, ainsi que d’un mandat de gouverneur d’un État très peu peuplé.

Dans son opposition à Obama, Hillary Clinton s’était positionnée en championne des valeurs masculines. Cette position féministe classique : plus forte que les hommes sur leur propre terrain, ne lui a pas permis de supplanter son rival. Au contraire, son avantage initial dans les sondages s’est renversé.

Quelle est la qualité prêtée à la nouvelle candidate qui supplée à tout ce qui était considéré, jusqu’à présent, comme indispensable pour occuper le poste présidentiel ? Au contraire de Clinton, Sarah Palin ne se présente pas comme une femme en compétition avec les hommes. Elle apparaît à travers la figure de la mère. Elle n’a pas besoin des attributs du masculin pour être une femme. Les hommes sont déjà hors jeu. Ils se présentent comme des enfants et lui abandonnent le pouvoir.

Dans son discours d’intronisation de colistière de McCain, elle se présente comme féminité toute puissante, qui peut donner la vie et la mort. Elle est à la fois mère de famille qui enfante, qui conduit ses enfants au hockey et ange exterminateur, « pitt bull avec rouge à lèvres », qui détruit ses adversaires politiques et anéantit les « ennemis de l’Amérique ».

La candidate à la vice-présidence s’est montrée ferme envers la Russie, n’excluant pas la possibilité d’une guerre. Elle a aussi envisagé une intervention au Pakistan, sans obtenir l’aval du gouvernement de ce pays. Le discours s’est révélé non seulement belliqueux, mais unilatéral, donnant un caractère absolu à sa décision. Aucune place n’est laissée à la négociation et rien n’est discuté avec les « alliés ». L’autre n’existe pas.

Le rapport à la castration permet de différencier Palin de Clinton. Le phallus est châtré symboliquement par la Loi qui enjoint, à la mère, de ne pas se le donner à elle-même, par l’intermédiaire de l’enfant.

Palin exalte la toute puissance de la mère, celle qui avale ses enfants et qui opère un déni de la prévalence de la Loi.

Clinton, quant à elle, reste bloquée à un stade antérieur de la féminisation de la société. Elle veut concurrencer l’homme. Elle occupe une position féministe classique, elle se revendique comme étant plus digne que les hommes de porter le signifiant phallique. Son action se limite à une guerre de place au sein de la même structure.

Palin, elle, ne se modèle plus sur les hommes. Elle effectue une démarche post-féministe où la confrontation de genre n’existe plus. Nous ne sommes plus dans la guerre des sexes. Sarah Palin opère un déni du signifiant. Elle ne cherche pas à acquérir le phallus symbolique, elle l’est grâce à l’image. Toute médiation disparaît. Sa jouissance est sans limites. Maintenant la figure maternelle est érigée par les médias, tel un phallus. Cette maternité triomphante exclut tout autant les femmes que les hommes, elle ne s’adresse qu’à des enfants. Le récent appui de la première organisation féministe états-unienne à Obama montre que le principal combat d’arrière garde, face à la toute puissance maternelle, viendra de la femme. Quant à l’homme il s’est, depuis longtemps, placé hors jeu.

Clinton n’a pas pu engranger les acquis de la féminisation de la société. C’est Palin qui bénéficie de celle-ci, du renversement de la Loi du père. Elle incarne une mère toute puissante qui n’introduit plus dans le langage, dans le symbolique, mais enferme dans l’image, dans le narcissisme. Elle opère un déni de la castration symbolique, une négation du manque et lui substitue un phallus imaginaire qu’elle s’approprie. Le doute ne l’atteint pas, elle est prête à tout. Elle est le tout qui jouit de lui-même, une toute puissance qui n’est pas barrée par la Loi.

Ainsi, Palin est la figure politique idéelle d’une société d’après le 11 septembre 2001, une société où, au niveau juridique, le rôle de la loi est renversé. Le pouvoir qui impose la loi n’y est plus soumis. Cette dernière devient une forme vide. Elle n’est plus que l’enregistrement de la toute puissance de l’administration. Cette mutation dans l’ordre symbolique, ainsi que le déni des faits, suppriment tout point d’arrêt, toute extériorité, à la puissance maternelle qu’incarne le pouvoir. Cela est particulièrement visible dans la transformation de l’ordre juridique, qui, actuellement, supprime toute distinction entre intérieur et extérieur, toute différence entre guerre et paix. Le droit pénal et le droit de la guerre sont confondus. L’Etat applique à ses propres populations des techniques de surveillance et d’emprisonnement qui, autrefois, étaient réservées à l’ennemi.

Sarah Palin est une pure image de cette structure sociale où les individus sont plongés dans l’effroi et s’abandonnent à l’État en tant que mère. Ils consentent à la destruction de leurs libertés et du droit de disposer d’eux-mêmes en échange d’une prise en charge sécuritaire qui les annulent.

Jean-Claude Paye
Jean-Claude Paye est sociologue. Derniers ouvrages publiés : La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ; Global War on Liberty, Telos Press 2007
Par olivier
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Samedi 9 février 2008
Notre démocratie est malade. Sa maladie ? La « médiatique » !

Paradoxalement, ce n’est pas la liberté des médias qui fait défaut ni l’ancrage démocratique de notre pays. Une vieille tradition démocratique, avec une presse libre, peut enfanter un Léviathan médiatique : « Etrange paradoxe, pourtant, l’abus de média peut également plomber une démocratie ancienne, insidieusement, sans que l’on y prenne garde (...). La liberté absolutisée de la presse peut virer à une sorte de « totalitarisme » mental qui marginalise les autres pouvoirs »

Pierre Servent, journaliste au Monde et à La Croix vient de faire paraître un ouvrage intitulé «La Trahison des médias». Analysant avec précision un monde qu’il connaît bien - pour en être issu - l’auteur analyse en profondeur les mécanismes qui ont conduit le quatrième pouvoir à trahir son rôle.

Comment en sommes-nous arrivé là ?

Premier élément du mécanisme : les professionnels des médias, les journalistes, rédacteurs en chefs, ne remplissent plus leur rôle, celui pour lequel on les attend : l’analyse !

Il n’y a plus de traitement ni d’analyse. Il y a tout juste un émotionnalisation de l’information.

« A coup de chocs émotionnels et de visions binaires "bourreau-victime", ils donnent trop souvent de l’actualité une vision massifiée, à vocation totalisante, au sens où une information, une seule, occupe soudainement tout le champ visuel. Elle écrase les autres avant de céder sa place » p. 13.

Quand les médias tiennent une nouvelle idole, elle en diffuse l’image jusqu’à l’écœurement. Ce qui fait dire à Jean-François Khan « La presse "lèche, lâche et lynche" ses victimes » p. 16.

L’auteur dénonce aussi la tentation pour le journaliste de chercher le scoop, l’info qui dézinguera un politique en vue, voire un notable. C’est ce qu’il appelle la « chasse au gros ». La critique sera tous azimuts et servira surtout à masquer une faiblesse de l’analyse, à masquer une incapacité à peser le pour et le contre. Si la devise des mousquetaires était « Un pour tous, tous pour un », l’auteur la détourne avec humour en « Un pourri, tous pourris... » p. 81.

Pour masquer l’absence d’investigation, le manque d’analyse, le journaliste se fiera à son intuition, à ce qu’il sent du sujet. Le « feeling » remplace le raisonnement.

Cela est particulièrement vrai à la télévision, où l’émotion est devenue quasiment l’unique vecteur de « communication » avec les téléspectateurs.

Le menu du journal télévisé du 20 heures « déroule en début de soirée - devant presque deux Français sur trois - une litanie sans fin de drames sans aucun signe d’espérance. Litanie de maux, liturgie médiatique... léthargie démocratique » p. 19.

Pour ce média qui a une place à part dans notre société, l’auteur ne mâche pas ses mots : « Le journal télévisé, c’est vingt minutes d’angoisse et dix minutes de "c’était mieux avant" » (citation tirée d’une étude sur le sujet) p. 21.

« Les médias alimentent cette machine à déprime en ne traitant qu’une partie de la réalité, la plus noire. La plus fausse » p. 21. « L’image qui se vend bien est l’image de mort » p. 26... On ne saurait être plus clair.

Mais ces éléments n’auraient pas cet effet aussi négatif si les médias n’étaient pas victimes de leur succès. Ils ont créé une caste de toxicomanes dépendants, les hommes politiques. Est-ce une circonstance atténuante ? Pas vraiment ! Ils seraient plutôt complices de cette addiction.

Le problème est la généralisation de l’idée qu’il faut être vu pour être en vie. Les politiques se comportent un peu comme ces produits dont le seul argument est d’avoir été « Vu à la télé ». L’important n’est pas de « savoir faire, mais bien de faire savoir ». Et l’auteur parle en des termes presque cliniques de « l’addiction de certains dirigeants à la drogue dure du petit écran » p. 33. La volonté de certains de ne rater aucune chance de passer à la télévision, surtout si c’est dans le cadre d’un événement « émotionnel » conduira à des spectacles déplorables.

En découle un terrible narcissisme des médias qui se croient ainsi faiseurs de rois. Les médias « confondent information et communication. Non au service d’une firme ou d’un parti - cette communication-là est vite décelée -, mais au bénéfice de leur propre narcissisme » p. 27.

Troisième élément de cette mécanique : la marchandisation de l’information.

L’auteur rappelle le théorème de Patrick Le Lay (ancien PDG de TF1) selon lequel la première chaîne française est surtout là pour « préparer les cerveaux à recevoir les publicités des annonceurs » p. 62. L’auteur tire les conséquences de ce simple mécanisme : « La complexité est à proscrire. C’est un coup à faire décrocher le spectateur, donc l’audimat et, avec lui, les annonceurs » p. 62.

Le besoin de simplification à outrance est particulièrement marqué dans la dichotomie que l’on retrouve dans le traitement de l’information : il y a des victimes et des bourreaux. « Sans s’en rendre compte, les médias contribuent à réactualiser le bon vieux discours de la lutte des classes, version mondialisation » p. 55.

Quand une affaire apparaît, il faut aller vite. Les journalistes ne peuvent manquer une info. La faute à qui ? A la concurrence entre médias ? On peut l’admettre. « Il faut être le premier - et, en tout cas, certainement pas le dernier - à parler de ces affaires » p. 91.

Phénomène connu et souvent décrié, l’auteur revient sur le manque de distanciation avec les élites, qu’elles soient du show-business ou de la politique.

Il enfonce le clou sur la déliquescence du métier de journaliste « les médias étant de plus en plus assimilés à l’univers du show-business, la frontière entre réel et virtuel, entre fiction et réalité étant de plus en plus ténue, le métier de journaliste est surtout perçu comme étant une variante des métiers du spectacle » p. 67. Cela se reflète notamment dans les concours d’entrée aux écoles de journalisme où certains candidats mélangent complètement ces deux métiers.

La proximité avec les politiques tourne à la complicité. D’autant que le métier de politique est un terrain fertile pour la mégalomanie. « Avec cette étrange maladie, le donneur - le journaliste - et le receveur - le « médialomaniaque » - sont souvent complices, compères, comparses, parfois copains ou copines ». Politiques, qui vont s’enfermer dans leurs bulles, reliés au reste du monde par les journalistes, avec comme unique structure de pensée leur plan média.

Mais comme il n’y a pas de média sans audience, l’auteur n’écarte pas la responsabilité du public. Tout cela n’est survenu que parce que « nous » avons construit une démocratie d’opinion.

Le diktat de l’opinion prive le politique de ce dont il a le plus besoin : le temps pour orienter sa politique sur le long terme. « Le facteur dominant, c’est la démocratie d’opinion dans laquelle nous vivons. En sacrifiant sans cesse le long terme au court terme, elle coupe l’herbe sous le pied des grands hommes qui ont besoin de temps pour s’affirmer » p. 149. Temps qui est aussi précieux pour le journaliste, pour analyser plutôt que de verbaliser.

Enfin, dernier rouage de cette mécanique bien démontée par l’auteur : le rôle des nouvelles technologies. Avec leur impérieuse nécessité de la vitesse, les nouvelles technologies sont un réel facteur aggravant. Tout doit aller vite. La prime est au scoop, au temps réel. L’analyse et l’investigation qui demandent du temps ne payent pas.

On pourrait ajouter un dernier paragraphe, tout juste esquissé dans l’ouvrage, et qui concerne les nouvelles menaces pour la profession de journaliste.

-  En premier lieu, l’essor d’internet et des blogs, qui permet à tout un chacun de trouver de l’information, de l’analyser et de la publier, avec la plus grande des facilités. La défiance actuelle envers les experts conduit à privilégier l’avis du simple quidam (le bloggeur qui parle vrai *) au détriment de celui qui sait, mais dont on ne sait pas à quel lobby il est inféodé.

-  Autre menace, moins précise, mais non moins dangereuse, celle de l’apparition des nouveaux métiers de l’analyse. Je veux parler des professionnels de la veille ou de « l’intelligence économique » dont le savoir-faire réside dans les capacités de collecter, analyser et diffuser des informations pertinentes (et dont je fais profession). La seule différence est qu’ils le font pour le compte d’entreprises et dans le cadre du secteur marchand du conseil. Ce domaine est particulièrement dynamique dans le développement de systèmes automatisés de collecte et de traitement, outils sophistiqués que les journalistes seraient bien inspirés de s’approprier au plus vite.

Qu’en conclure ? Va-t-on jeter le bébé média avec l’eau du bain ?

On l’a bien compris, si les médias ont trahi, les responsabilités sont multiples, partagées et les mécanismes complexes.

On ne peut faire porter la faute sur un seul coupable, qui deviendrait ainsi le bouc émissaire. Tout est lié. « Les citoyens et les décideurs ont les médias qu’ils méritent », rappelle l’auteur p. 17.

Un diagnostic plus général est porté sur la France. Notamment quand l’auteur écrit : « Paniquée par l’avenir, la France donne l’impression de s’être emmaillotée dans la toile des grandes confusions (...) » p. 47.

On tient sans doute là, une des clés les plus profondes de ce malaise : l’effroi face à un avenir que l’on ne pense pas maîtriser. Même s’ils ont une responsabilité importante dans la situation actuelle, les médias ne sont ni victimes ni bourreaux. Ils sont avant tout le catalyseur de ce malaise. A ceci près qu’un catalyseur, dans une réaction chimique, ne sort pas affecté par la réaction qu’il a entraînée. Or, dans notre cas, le catalyseur-média s’appauvrit constamment.

(Sources:
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=35490)

Bienvenue en médiacratie

A propos de "Notre métier a mal tourné, deux journalistes s’énervent", de Philippe Cohen et Elisabeth Lévy.

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Que s’est-il passé ? Telle est la question un peu triviale que pose Bernard Lewis en tête d’un essai brillant sur l’Islam (What Went Wrong ?) et que devrait décliner notre époque d’après la catastrophe, à propos, sans souci d’exhaustivité et dans le désordre (comme cela va de soi en régime postmoderne), des concepts fondateurs de la modernité que sont le libéralisme, l’éducation, la santé, la politique et, dans une certaine mesure, le journalisme.

 

Car, contrairement à ce que laisse peut-être penser certaines glorieuses apparences telles que l’augmentation impressionnante du nombre de cartes de presse (+ 25 % en dix ans), le journalisme est en crise. En effet, alors que la soif d’information du citoyen paraît inextinguible, que le statut social des journalistes est aujourd’hui plus prestigieux que jamais (en témoigne les nombreux mariages entre hommes politiques et femmes journalistes), beaucoup de journalistes éprouvent un sentiment de détresse face à l’évolution de leur profession, tandis que le citoyen se montre pour sa part de plus en plus défiant à l’encontre du pouvoir grandissant des médias.

 

Comment expliquer ce hiatus ? Le journalisme a longtemps été pensé comme un nécessaire (contre-)pouvoir, le quatrième, dont l’émergence fut contemporaine des institutions démocratiques marquées par la conception libérale du meilleur régime, conception selon laquelle une stricte séparation des pouvoirs est nécessaire. Ce « quatrième pouvoir », qui est, selon Marcel Gauchet, « consubstantiel à la politique moderne conçue comme émanation de la société » (1) serait aujourd’hui, au moment même où il paraît triompher, sur le point de se fondre dans une médiacratie qui le dénature en le soumettant. C’est le diagnostic, brillant, incisif, mais aussi inquiétant pour notre vieille démocratie, que formulent Philippe Cohen et Elisabeth Lévy dans leur ouvrage, Notre métier a mal tourné, paru aux éditions de Minuit en janvier 2008.

 

Selon le fascinant récit que font les auteurs de la mutation du journalisme contemporain, de contre-pouvoir, le journalisme est d’abord devenu un factotum des différents pouvoirs, avant de paraître prendre le pouvoir lui-même, au risque de disparaître (en tant que contre-pouvoir) dans ce processus.

 

Ainsi, le journalisme politique est devenu « une chronique de cour (p. 226) » souvent instrumentalisée par un pouvoir exécutif lui-même fasciné par l’image que lui renvoient les médias, tandis que l’obsolète envoyé spécial devient un employé spécialement affecté à la couverture « d’événements » créés de toutes pièces par d’énormes machines indifféremment financières, sportives ou militaires, « événements » qui n’existeraient cependant pas sans lui. L’archaïque journaliste d’investigation pour sa part devient un simple intermédiaire entre les juges qui veulent régler leurs comptes avec les politiques et la une du journal, avant d’être en position, comme dans l’affaire Allègre, d’intimer aux juges d’avaliser, par l’ouverture d’une enquête, les lynchages médiatiques qu’il orchestre. Quant au journalisme d’opinion, il est tout simplement honni, relégué dans ces décharges à ciel ouvert de la pensée contemporaine que sont les blogs (et autres billets d’humeur).

 

Dans une large mesure ces évolutions parallèles ont une cause unique, le discrédit dans lequel a sombré le concept « d’idéologie » au profit d’une idéologie qui ne dit pas son nom, celle de la neutralité, du culte du fait. Outre le fait que « la prétendue neutralité est la façade commode d’une idéologie moralisatrice et soupçonneuse (p. 73) », elle est aussi le socle d’un dogme à ce point figé qu’il pourrait être littéralement qualifié de religieux. C’est ainsi que les journalistes, forment un « clergé (p. 105) », « chargé de propager la bonne parole » d’une « croyance, peut-être l’ultime croyance, d’une époque qui se croit incroyante. (Ibid.) »

 

Cette croyance est ultime au double sens où elle se nie elle-même en tant que croyance et où elle procède à une liquidation radicale d’une médiation symbolique tributaire du passé et constitutive de la pensée, qu’elle soit critique ou religieuse. Comme toutes les institutions démocratiques, le journalisme est, en son origine, affaire de représentation. Le journalisme en ce qu’il se veut fidèle à la réalité, ne peut s’affranchir d’un point de vue sur le réel. Le monde, lorsqu’il passe par le prisme du sujet, est nécessairement représenté, il ne peut être livré tel quel grâce à un illusoire et mortifère souci de neutralité. De la même façon que la France a besoin d’une représentation démocratique (grâce à ses élus), et iconique ou conceptuelle (grâce à des symboles et des valeurs), pour exister concrètement (2), le monde doit être représenté pour pouvoir être saisi, appréhendé dans sa densité. Il n’existe pas d’accès direct au monde grâce aux médias télévisuels ou cybernétiques, sinon sous la forme fantomatique de l’effigie magistralement décrite par Günther Anders dans son ouvrage L’Obsolescence de l’homme.

 

Mais cette évacuation de la réalité au profit d’un hypothétique réel n’est pas le fin mot de l’histoire. Il y a autre chose. Et cette autre chose est particulièrement ironique si l’on remarque, comme le font à de nombreuses reprises les auteurs, que le culte de la neutralité est défendu becs et ongles aujourd’hui par une théorie d’anciens gauchistes. Lorsqu’on n’a pas de point de vue sur le monde, on est perméable à tous ceux qui en ont un, ou, à défaut d’en avoir un, qui ont des intérêts à défendre : les grands groupes privés, les différents lobbies, les gouvernements, bref tous ceux qui financent d’une façon ou d’une autre le journalisme. C’est ainsi que les médias tout à leur neutralité sont livrés sans défense idéologique aux points de vue particuliers d’énormes machines elles-mêmes obsédées par leurs propres images. Sur le point d’être absorbé par le monde économique, le journalisme est l’idéal complément moralisateur de ce monde, l’écume évanescente d’un océan d’intérêts financiers fascinés par le médiatique qu’ils investissent en masse. Pour paraphraser plus précisément Marx, le journalisme constitue la théorie générale de ce monde médiatique, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles.

 

Le tableau est sombre et l’on ne voit guère poindre de lueur journalistique à l’horizon médiatique qui permettrait d’espérer que le journalisme pourrait être restauré dans son rôle (essentiel pour la démocratie) de contre-pouvoir. Le journalisme sera-t-il régénéré par le « journalisme-citoyen » grâce auquel (à cause duquel) vous lisez ces lignes ? Détrompez-vous. En substance, le journalisme citoyen est au journalisme ce que l’art contemporain est à l’art : un fossoyeur. Alors que les « journalautes » dans les salles de rédactions taylorisées des journaux.fr travaillent pour des salaires de misères à paraphraser les agences de presse, le journaliste citoyen, chez lui (ou au bureau) fait la même chose, mais gratuitement, contribuant ainsi à la baisse tendancielle du salaire du prolétaire-journalaute. Ainsi notre époque a-t-elle inventé une nouvelle sorte de sous-prolétaire, celui qui travaille gracieusement (ou, à la rigueur, pour un drôle d’avatar servile de la « reconnaissance » hégélienne peut-être ?) à enrichir la médiacratie tout en sciant la branche sur laquelle est assis son camarade journalaute (3).

 

Les meilleurs chapitres de cet ouvrage ne sont pas ceux, presque purement factuels, qui se livrent à une longue description des péripéties qu’ont connues les rédactions de trois grands quotidiens (Le Monde, Libération, Les Echos) et qui intéresseront néanmoins, n’en doutons pas, la profession et la para-profession citoyenne, mais plutôt ceux qui contiennent l’analyse des auteurs sur l’évolution de leur métier et les hypothèses qu’ils formulent sur son évolution présente et à venir que j’ai tentées de résumer ici (deuxième partie p.101 à 139 en particulier). C’est ainsi que cet ouvrage constitue la meilleure illustration du plaidoyer des auteurs en faveur d’un journalisme réfléchi, ouvertement idéologique, incarné, plutôt que purement et abstraitement factuel.

 

(1) « Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir », Le Débat, « Penser la société des médias » (I), n° 138, janvier-février 2006, cité par Ph. Cohen et E. Levy, p.129.

 

 

 

 

 

(2) Je me permets ici de me livrer sans vergogne à un copinage éhonté (mais pourquoi me priver, je ne suis pas payé après tout !) en renvoyant à l’excellent article de mon excellente amie Emmanuelle Compagnon.

 

(3) Si l’on veut savoir ce que pense exactement nos deux auteurs au sujet de notre cher média citoyen, qui incarnerait en France un « journalisme d’en bas », on peut lire ce passage. « Sur Agoravox, seul "média citoyen" français d’une certaine envergure, comme sur la plupart des blogs, la tonalité qui domine est celle de la plainte », à en croire David Abiker, chroniqueur à France Info et observateur affûté de la toile : « Tous ceux qui se pensent victimes des Parisiens, des riches et des puissants peuvent s’y épancher, mais seule une minorité a quelque chose d’intéressant à dire (p. 208-209). » Et un peu plus loin. « Intarissable auteur de commentaires oiseux ou hargneux, l’internaute interactif est tenu par ceux qui animent - c’est-à-dire dirigent - un site dans la même estime que le militant trop dynamique par la direction de son parti. "Ils nous emm..." En privé, voilà à quoi se résume souvent le point de vue des maîtres du cyberespace sur leurs "visiteurs". Ce qui ne les empêche nullement de proclamer urbi et orbi : "Votre parole vaut la nôtre (p. 209)." » Un commentaire, M. Revelli ? 

Sources :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=35478

Par Olivier Renouard
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